« Send Them Back » : le jour où le Parlement européen a applaudi la xénophobie 43
Il y a parfois des images qui résument à elles seules une époque. Celle de députés européens, élus pour défendre les valeurs fondatrices de l'Union européenne, scandant en chœur « Send them back ! » (« Renvoyez‑les chez eux ! ») à l'issue du vote autorisant les États membres à expulser des migrants vers des centres situés hors du territoire européen restera comme l'une des plus inquiétantes.
Ce slogan, emprunté au vocabulaire le plus brutal des mouvements nationalistes, dépasse largement le cadre de la lutte contre l'immigration clandestine. Il ne vise pas seulement les personnes en situation irrégulière. Il désigne, dans l'imaginaire d'une partie de l'extrême droite européenne, tous ceux qui ont le malheur d'être différents : Africains, Arabes, Amazighs, Latinos, musulmans, réfugiés ou simplement étrangers. En quelques mots, c'est une vision de l'Europe qui s'exprime : une Europe fermée, méfiante et obsédée par la pureté de ses frontières.
Le plus grave n'est pas que cette rhétorique existe, elle a toujours existé et existera sans doute encore. Le plus grave est qu'elle trouve aujourd'hui un écho jusque dans l'hémicycle du Parlement européen, avec la complicité de partis de droite traditionnelle qui, par opportunisme électoral, par conviction ou peut‑être par simple bêtise, choisissent de reprendre les thèmes de l'extrême droite plutôt que de les combattre.
Très bien. « Send them back », disent‑ils. Poussons donc l'exercice intellectuel jusqu'au bout.
Renvoyez‑les tous.
Renvoyez les infirmières venues d'Afrique qui font fonctionner les hôpitaux européens.
Renvoyez les aides‑soignants qui prennent soin des personnes âgées, de plus en plus nombreuses et de plus en plus démunies.
Renvoyez les ouvriers du bâtiment, les chauffeurs de bus, les employés de nettoyage, les travailleurs agricoles qui récoltent les fruits et les légumes.
Renvoyez les livreurs qui nourrissent ceux nombreux incapables de faire leurs courses eux mêmes.
Renvoyez les ingénieurs, les médecins, les chercheurs, les étudiants qui animent les universités et les hôpitaux.
Renvoyez les entrepreneurs étrangers qui créent des entreprises et paient des impôts.
Renvoyez les footballeurs et les athlètes qui font la joie des jeunes et des nations.
Renvoyez‑les tous, ces « indésirables », et trouvez ailleurs, sur une autre planète, ceux qui feront tourner l'Europe demain.
La réalité démographique est implacable, messieurs les députés. L'Europe vieillit à vue d'œil. Son taux de fécondité est inférieur au seuil de renouvellement des générations, dans la quasi‑totalité des pays. Les pays d'Europe de l'Est, naguère pourvoyeurs de bras et de cerveaux, sont devenus plus prospères ; leurs habitants préfèrent rester chez eux. Les actifs sont de moins en moins nombreux tandis que les retraités sont toujours plus nombreux. Les systèmes de santé, les retraites et les services publics reposent déjà largement sur des travailleurs issus de l'immigration.
Toutes les grandes institutions internationales le rappellent : sans immigration, une grande partie des économies européennes manqueront de main‑d'œuvre dans les prochaines décennies. Non seulement les migrants ne sont pas un fardeau économique, mais ils constituent souvent une partie de la solution à la crise démographique, et donc économique, qui menace le continent.
L'ironie est saisissante : ceux que certains présentent comme des « indésirables » sont précisément devenus plutôt indispensables au fonctionnement quotidien de vos sociétés.
Les renvoyer massivement reviendrait à fragiliser les hôpitaux, les transports, l'agriculture, le bâtiment, la restauration et une multitude de secteurs déjà sous tension. Les conséquences humaines et économiques seraient considérables, parfois désastreuses.
L'Europe semble aussi oublier une autre vérité historique.
Pendant des siècles, ce sont les Européens qui ont quitté leur continent par millions pour chercher une vie meilleure ailleurs : vers les Amériques, l'Australie ou l'Afrique. Plus récemment encore, des millions d'Européens ont émigré pour fuir les guerres, les dictatures ou la misère. Aujourd'hui, le continent qui a longtemps produit des migrants voudrait interdire aux autres de suivre le même chemin.
Ce paradoxe révèle une crise morale inquiétante.
L'Union européenne aime rappeler qu'elle est fondée sur les droits de l'homme, la dignité et la solidarité. Ces principes ne devraient pas disparaître dès qu'il est question d'immigration. Contrôler ses frontières est un droit souverain. Lutter contre les réseaux de passeurs est une nécessité. Organiser une immigration légale est indispensable. Mais transformer des êtres humains en boucs émissaires et reprendre des slogans de haine constitue une faillite politique et éthique.
Lorsque des élus applaudissent au cri de « Send them back », ils n'abaissent en rien les personnes visées. Ils abaissent sûrement l'institution qu'ils représentent.
Une démocratie se juge à la manière dont elle traite ses minorités, ses étrangers et les plus vulnérables. Si le Parlement européen devient une tribune où la xénophobie est applaudie, alors c'est l'idée même de l'Europe qui est en danger.
Oui, renvoyez‑les donc... et regardez ensuite qui soignera vos malades, construira vos logements, récoltera vos fruits, financera vos retraites et fera vivre une économie déjà condamnée par le vieillissement à manquer de bras.
Ce jour‑là, l'Europe découvrira peut‑être que ceux qu'elle qualifiait d'« indésirables » étaient, en réalité, devenus indispensables.
Et il sera peut‑être trop tard pour les rappeler. Leurs pays connaîtront aussi la prospérité tôt ou tard — ainsi le rappelait Ibn Khaldoun.